Les Fonds des Communs ou comment ré-socialiser le capital pour retrouver notre souveraineté

Les « Fonds des Communs » : ré-socialiser le capital pour retrouver notre souveraineté

Je reviens des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence avec une conviction renforcée : nos démocraties souffrent moins d’un manque de richesses que d’un manque de maîtrise sur leur propre avenir.

Nous avons progressivement perdu une partie de notre souveraineté. Souveraineté industrielle, énergétique, technologique, sanitaire, mais aussi démocratique. Les crises climatiques, géopolitiques ou financières nous rappellent chaque jour que nous dépendons de décisions, de technologies ou de capitaux qui nous échappent.

Le paradoxe est saisissant. Une grande partie de notre épargne finance aujourd’hui le développement des États-Unis ou d’autres puissances économiques. Nos assurances-vie, nos retraites et nos placements alimentent les géants du numérique, de l’intelligence artificielle ou de la pharmacie, pendant que nous déplorons la perte de puissance européenne. Nous finançons la souveraineté des autres avant de financer la nôtre.

C’est peut-être là qu’il faut changer de paradigme.

Je ne suis d’ailleurs pas certain que l’expression « fonds souverain » soit la plus juste. Elle évoque encore un État centralisateur qui accumule du capital. Mon intuition est différente. La question n’est pas de donner davantage de pouvoir à l’État, mais de redonner une destination collective à une partie du capital.

J’appelle cette idée les « Fonds des Communs ».

Leur objectif ne serait pas seulement de produire un rendement financier, mais de produire de la souveraineté, Souveraineté technologique, Souveraineté énergétique, Souveraineté sanitaire, Souveraineté démocratique….

Ces fonds pourraient investir dans l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, la recherche, la pharmacie, les infrastructures critiques, l’adaptation climatique ou la rénovation énergétique. Mais également dans tout ce qui renforce la cohésion sociale : les fondations, les tiers-lieux, les communs territoriaux, la culture, l’éducation, la recherche fondamentale ou l’économie sociale et solidaire.

Autrement dit, dans tout ce qui augmente notre capacité collective à faire société.

Dans cette logique, l’État retrouverait progressivement son rôle premier : le régalien, la justice, la sécurité, la diplomatie, la stabilité économique et la protection des règles communes. Les autres politiques publiques ne disparaîtraient pas ; elles changeraient de logique. Elles seraient portées conjointement par l’État, les collectivités, les entreprises, les fondations, les Fonds des Communs et la société civile. L’État ne ferait pas moins ; il ferait autrement.

Cette logique pourrait également concerner les patrimoines les plus élevés. Au-delà d’un certain seuil, une contribution supplémentaire pourrait être proposée, notamment lors des successions. Il ne s’agit ni de confiscation ni de stigmatisation des plus riches. Toute grande fortune est aussi le produit d’un environnement collectif : des infrastructures, d’un système éducatif, d’une monnaie stable, d’un État de droit, d’une recherche publique, d’une paix civile. Il est donc légitime qu’une partie de cette richesse contribue à préparer l’avenir, non pour financer les dépenses courantes de l’État, mais pour constituer un patrimoine collectif durable.

Depuis plusieurs années, je m’intéresse à un concept plus générale, « la captation ».

Notre époque est celle de la captation, Captation du capital, Captation des données, Captation de notre attention. Celui qui concentre le capital oriente l’économie. Celui qui concentre les données oriente les connaissances. Celui qui capte notre attention finit par orienter les démocraties elles-mêmes.

C’est probablement là que se joue le véritable basculement du XXIᵉ siècle.

La réponse ne peut donc pas être uniquement fiscale. Elle doit être civilisationnelle. Elle consiste à ré-socialiser progressivement ces trois ressources essentielles.

Re-socialiser le capital grâce aux Fonds des Communs, re-socialiser les données grâce à de véritables communs numériques, gouvernés dans l’intérêt général plutôt que par quelques plateformes, re-socialiser l’attention en renforçant les institutions qui fabriquent l’esprit critique : l’école, l’université, la recherche, les bibliothèques, les médias indépendants, les associations, les tiers-lieux et la culture.

Les Fonds des Communs pourraient ainsi constituer le contre-modèle d’un capitalisme devenu essentiellement extractif. Une forme de capitalisme des communs, qui ne supprime ni le marché ni la propriété privée, mais réoriente une partie de l’accumulation vers la souveraineté, les générations futures et les biens communs.

L’exemple du fonds souverain norvégien montre qu’il est possible de transformer une richesse présente en patrimoine collectif durable. La Norvège a choisi de considérer les revenus du pétrole comme un héritage appartenant aussi aux générations futures. Les Fonds des Communs prolongeraient cette logique. Ils ne reposeraient plus sur une rente pétrolière, mais sur une idée plus profonde : toute accumulation patrimoniale est aussi, pour une part, une production collective.

La différence est essentielle. Le fonds norvégien transforme une ressource naturelle en patrimoine financier. Les Fonds des Communs transformeraient une partie de l’accumulation privée en patrimoine collectif intergénérationnel, dont seuls les rendements financeraient l’avenir.

Il ne s’agit donc ni d’accroître indéfiniment les dépenses publiques, ni d’alourdir toujours davantage la fiscalité. Il s’agit de créer de nouvelles capacités d’investissement collectif, indépendantes des contraintes budgétaires de court terme, afin de renforcer notre autonomie stratégique.

Au fond, cette réflexion dépasse largement la question financière.

Le XXᵉ siècle a construit l’État-providence. Le XXIᵉ devra probablement inventer un patrimoine-providence : un patrimoine commun capable de financer durablement notre souveraineté, nos biens communs et les générations futures.

Ce projet paraîtra sans doute idéaliste. Toutes les grandes transformations commencent pourtant par une idée qui semble irréaliste avant de devenir une évidence.

Nos démocraties ne manquent probablement pas de richesses. Elles manquent surtout d’un récit collectif capable de réconcilier la liberté d’entreprendre, la responsabilité écologique et sociale, la souveraineté démocratique et le bien commun.

 


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