Toujours à chaque début d’année , nous posons la question de ce que sera cette nouvelle année, à l’aune de la précédente et à l’imagination de la suivante.
Il y a deux façons de répondre, s’appuyer sur le passé, les tendances, repérer les accélérations, les disruptions ou envisager une nouvelle année en s’appuyant sur les signaux faibles, les intuitions et les transformations lentes.
Il est clair que ce 2026, vu de Chine, des Etats-Unis, d’Afrique ou d’Europe, ne présente pas les mêmes caractéristiques. Il faut faire un effort important pour se mettre à la place des autres, d’ailleurs est-ce vraiment possible ?
Parlera-t-on uniquement de l’année 2026 ou nous projetons-nous un peu plus loin à 2,3,5 ans ?
Gardons l’idée du court terme à 1 an ou quelques années, disons maximum 4 pour aller jusqu’à 2030.
Faire cet exercice, c’est également prendre un risque, celui de se tromper, et évidemment nous allons nous tromper.
L’année 2026 ne sera pas une rupture très spectaculaire au sens classique, elle s’annonce comme la fin du tournant à 90 degrés d’un mouvement amorcé depuis 2022 environ. Elle sera un révélateur , pour l’Europe, pour le monde en général. Ce qui était latent devient perceptible, ce qui était visible se rigidifie, et ce qui était nié commence à coûter cher.
Sur la base de ces deux approches citées plus haut, la prospective tendancielle et celle des transformations lentes, voilà ce qui nous attend en 2026 et dans les quelques années qui suivront.
Enfin faut-il être prophète ou devin ? Faut-il espérer ou prévoir ?
NB: bien évidemment l’accumulation des réalités immédiates et des tendances longues, transformantes, tracent globalement une vision sombre ou du moins difficile du monde. Il ne faut jamais perdre de vue que ce monde qui change offre aussi les plus belles opportunités que nous devons saisir et reconnaître dans ce monde évoluant les belles espérances de l’avenir.

Plan de l'article.
ToggleI° La prospective tendancielle ou le visible.
Ici, nous nous appuyons sur les 5 mouvements structurants sous l’aspect politique et géopolitique, que nous complétons de quelques autres tendances dont il faut considérer que l’impact est ou sera fort sur l’ensemble du monde; cet inventaire n’est pas exhaustif.
- L’amplification du réchauffement climatique se poursuit objectivement, mais une réaction politique, médiatique et idéologique de rejet (“backlash”) gagne en intensité, même si elle n’aura pas le dernier mot devant la réalité.
- L’accélération des événements extrêmes se confirme : multiplication des vagues de chaleur en Europe du Sud, méga-incendies récurrents au Canada et en Méditerranée par exemple, inondations record en Europe centrale, en Asie,… généralisation du stress hydrique et de la problématique de l’accès à l’eau, potable notamment.
- Le Climato-scepticisme politique est assumé : les discours niant ou minimisant l’urgence climatique apparaissent dans plusieurs campagnes électorales dans le monde, avec remise en cause des agences scientifiques. Ainsi on entendra qu’Il faut plus de pragmatisme, ou que nous ne pouvons pas sacrifier nos industries… ce qui est vrai , mais doit être raisonné et pesé en considérant aussi l’urgence climatique.
- Une forme de fatigue sociale climatique se diffuse dans une partie de l’opinion publique qui considère la transition comme coûteuse, punitive ou élitiste, ce qui nourrit un rejet.
- Les difficultés financières des Etats et collectivités conduisent à l’affaiblissement des ressources et des moyens publics pour soutenir la transition climatique et vont imposer une diminution, probablement temporaire et populiste, des aides et des actions publiques.
- Par contre la prise de conscience par les acteurs financiers des risques climatiques dits directs ou physiques (Les catastrophes) et les risques dits de transition (les efforts à fournir pour la transition) s’accentue très rapidement.
C’est un sujet qui remettra le climat au centre des débats.
En Europe, état de fait pour 2026 :
- Les objectifs de transition pour l’agriculture et la biodiversité sont malmenés par un recul sur la réduction des pesticides, l’affaiblissement des objectifs de restauration de la biodiversité, le tout sous la pression des lobbies agricoles et politiques.
- Dans d’autres domaines, comme par exemple le transport, où nous constatons la remise en cause du calendrier de sortie des véhicules thermiques en 2030 et l’assouplissement des normes CO₂ imposées à l’industrie.
- Dans l’Énergie et l’habitat apparaissent des freins aux projets éoliens (acceptabilité sociale), et un ralentissement du photovoltaïque, notamment par l’affaiblissement des obligations de rénovation énergétique et le manque de dynamisme de l’électrification des usages.
- Pour la Finance durable, le relèvement des seuils d’obligations extra-financières via la loi « Omnibus » par exemple réduira la portée des exigences ESG et retardera les politiques de transition climatique des organisations privées capitalistiques et financières
Pour le reste du monde en 2026 :
- États-Unis : développement d’une politique climato-sceptique et pro-énergies fossiles sous l’influence de la ligne politique de Donald Trump.
- Moyen-Orient : poursuite d’une économie fondée sur les hydrocarbures, malgré des discours de transition souvent symboliques.
- Inde : priorité absolue au développement économique et à l’accès à l’énergie, même au prix d’une hausse des émissions de CO₂.
- Chine : poursuite et accentuation de sa politique de libération des énergies fossiles, qui lui permet d’être le leader mondiale des énergies renouvelables.
- La poursuite de la stratégie du chaos:
Le chaos n’est pas un accident : il est organisé, entretenu et instrumentalisé pour imposer des rapports de force favorables et s’orienter vers des objectifs déterminés.
- Sidération diplomatique : provocations et annonces brutales (Venezuela, Groenland) utilisées pour déstabiliser les équilibres et imposer l’agenda. Ce n’est pas fini.
- Affaiblissement des démocraties : Particulièrement en accentuant la polarisation extrême des idées, en intervenant sur les opinions publiques en utilisant les réseaux sociaux par exemple, et provoquer ainsi le discrédit des institutions, la montée de la défiance, les mouvements identitaires.
- Normalisation de la loi du plus fort : le droit cède face à la puissance économique, militaire ou informationnelle. De Caracas à Davos, il faut s’attendre à tout et rien. Tout, avec par exemple une proposition de rachat ou d’appropriation militaire du Groenland, et rien, parce que nous ne sortirons qu’affaiblis de ces combats qui vont un peu nous diviser, un peu nous réunir…
- Fake News et vérités alternatives resteront les marqueurs du développement de cette logique du chaos qui vise à déstabiliser et permettre l’avènement, dans le champ des possibles, de solutions plus disruptives les unes que les autres.
- L’effondrement, la paralysie des organisations multilatérales:
Elles seront de plus en plus inopérantes, le droit international sera de plus en plus contesté par les États autoritaires. Les cadres collectifs hérités de l’après-guerre deviennent de plus en plus inefficaces face aux stratégies unilatérales ou transactionnelles.
- Institutions multilatérales paralysées : Ces institutions ONU, OMC, COP… peinent à produire des décisions contraignantes. A l’ONU le principe même du droit de véto au conseil de sécurité des régimes autoritaires, Russie, Chine, coïncide avec la dérive US pour bloquer toutes décisions négociées favorables au reste du monde et conduit à cette paralysie. Nous allons assister à la désintégration d’une partie de ces institutions.
- Contestations ouvertes du droit international : non-respect assumé de certaines conventions par des États autoritaires, attaque et menaces sur un État souverain, enlèvements de dirigeants, sans mandat international, condamnations publiques et pressions exercées sur des juges de la CJI, … ne sont que de premières alertes.
- Poursuite, voire accentuation du désengagement américain : retrait partiel ou total de nombreux accords internationaux. Désengagement des traités Nucléaires côté Russes et Américains, désengagements du GIEC, de l’Unesco, OMS … , la liste est très longue.
- Provocations et tentatives de trouver des organes de négociations transactionnelles comme le “Conseil de la paix” proposé par D.TRUMP qui veut de cette façon court-circuiter les instances multipartites, comme l’ONU, et se tailler un conseil de sécurité et de négociations marchandes transactionnelles, à sa mesure.
- Apparition d’organisations parallèles créées par des puissances moyennes, empêchées d’agir dans les organisations multilatérales existantes par le blocus américain et russe.
Le premier ministre canadien à Davos vient d’annoncer cette stratégie pour son pays, mais déjà des pays comme le Mexique, l’Inde , Indonésie, l’Australie… le préparent ou le mettent en place.
- La constance de la stratégie chinoise :
La Chine avance sur les ruines des anciens empires qui se délitent tout en faisant face à des défis structurels majeurs. Elle gardera une vision de long terme. Tirer parti des circonstances est le fondement de sa stratégie, seule exception: la réintégration de Taiwan. Sa tactique ne change pas non plus, elle se résume à imposer son empire par le commerce.
- Expansion géo-économique : les efforts politiques chinois se poursuivront, routes de la soie, investissements massifs dans les infrastructures en Afrique, Asie centrale, Europe et Amérique du Sud et Centrale,
- Développement de sa prise de pouvoir scientifique dans les domaines d’avenir, IA, Énergies renouvelables, robotique,…
- La contestation progressive de sa position hégémonique sur le marché de l’approvisionnement et encore plus du raffinage des terres rares se précise.
- Défis environnementaux internes : la pollution extrême et manifeste choque la population des grandes villes chinoises, et apparaît alors la nécessité d’améliorer le bien-être environnemental.
- Enfin la Chine vit une crise démographique sans précédent, le vieillissement rapide de sa population, l’effondrement de la natalité, l’intensification des tensions sur le modèle social, concourent à des remises en cause profondes.
- Malgré un contrôle politique très fort sur sa population, une mise en cause du rôle du Parti communiste comme garant de la stabilité et de la croissance instille progressivement le doute dans le peuple chinois.
- Renforcement de ses prises d’indépendance par rapport aux organisations et outils “occidentaux” . Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB),BRICS / Nouvelle Banque de Développement (NDB),Shanghai Cooperation Organisation (SCO), Cross-Border Interbank Payment System (CIPS),e-CNY (yuan numérique),China Standards 2035…
- L’Europe se renforcera par la force des choses:
Face aux chocs extérieurs, l’opposition de principe à l’Europe politique s’affaiblit, par réalisme plus que par conviction. La considération du relatif échec du Brexit dissuade les souverainistes d’enfourcher de façon trop visible ce thème.
- Une stratégie de défense commune émerge : une coopération militaire accrue et un début de mutualisation industrielle. Notamment boostée par la politique américaine en Europe, le mépris des alliés, la rhétorique du pire nous pousse à l’action.
- Une riposte économique par des stratégies communes face aux droits de douane, et pour la protection de secteurs stratégiques se met en place
- Sur l’Énergie et climat : nous assisterons à l’accélération de la contrainte de la décarbonation pour réduire les dépendances extérieures, notamment vis-à-vis des énergies fossiles , remplacer le Gaz russe par le Gaz américain n’apparaîtra pas comme une bonne opportunité compte tenu notamment des orientations prises par les US.
- La coordination des discours et des stratégies de diplomatie extérieure se met en place, nous ne sommes pas encore à une diplomatie partagée ou fédérée.
- Des groupes d’actions et de travail à géométries politiques variables continueront à se mettre en place – La coalition des volontaires en est un exemple.
- Obligée par la “trahison US”, la Grande Bretagne se rapprochera progressivement de l’Europe.
- Mais la faiblesse française issue de ses difficultés financières liées à son modèle social, laisse libre cours à l’Allemagne, qui va imposer progressivement une partie de ses vues, sur la réindustrialisation par la militarisation de son économie, sur le soutien stratégique à l’Ukraine …
- D’autres tendances de fond peuvent être ajoutées comme:
- La poursuite du développement de l’IA et l’apparition des premières grandes conséquences sur l’emploi, notamment des jeunes.
- La poursuite de l’enrichissement massif des milliardaires de la Tech. Et la disruption sur des modèles capitalistes précédents industriels et financiers.
- L’effritement de l’Afrique sub saharienne, en de multiples États ravagés par des guerres civiles, religio-politiques ou claniques.
La “deuxième” décolonisation est en cours , les restes idéologiques ou économiques des anciens États coloniaux sont chassés partout. Les régimes autoritaires comme la Chine et la Russie cherchent à exploiter cette situation, notamment en Afrique. - L’avènement de plusieurs gouvernements de droite extrême en Europe, dans le monde et possiblement en France. Ces droites sont moins basées sur une idéologie extrême, comme pouvait l’être le nazisme, que sur le malentendu démocratique, lié à la représentation démocratique et au doute sur les élites et donc la perte de confiance politique dans ces élus, une organisation étatique administrative et politique.
- Les tendances démographiques lourdes, le vieillissement, la fécondité en recul dans un très grand nombre de pays. Notamment ceux où l’économie se développe le plus vite et ceux où elle est arrivée à un niveau de développement très élevé. Il faudrait en analyser les causes. Nous reviendrons sur ce point dans l’analyse des signaux faibles et des transformations silencieuses.
II° La prospective des transformations lentes, celles de l’invisibilité ou « à la recherche des signaux faibles »
Appuyons-nous maintenant sur l’invisible ou le discret et sur les transformations qui sont ou ont été silencieuses, même si elles sont visibles désormais, pour en tirer des conclusions plus globales et porteuses de véritables changements profonds de notre monde ou de la vision que nous pouvons en avoir.
II.I° Les tendances invisibles
- La puissance et la guerre ne résolvent plus aucun problème,
La puissance ne disparaît pas, mais sa capacité à structurer le social à grande échelle s’érode. Les sociétés ne sont plus de simples objets d’un jeu de puissances étatiques, mais deviennent actrices d’une dynamique planétaire autonome.
Aprés 1945, les guerres de libérations coloniales , puis les guerres entre ethnies rivales, du type guerres civiles, se sont généralisées et ont montré que celui qui gagne n’est pas le plus puissant. Aprés plusieurs anti-fada , une repression comme il y a peu dans l’histoire , on peut parler d’un génocide, le peuple palestiniens ne disparait pas, il continue sa lutte. L’horreur du 7 octobre montre au combien le ressentiments, l’oppression, l’hubris des chefs ne servent qu’au malheur des peuples de chaque côté des belligérants.
La puissance (militaire, économique, institutionnelle) n’a pas disparu, mais elle ne produit plus d’ordre, elle ne permet plus de dominer sans partage. Les guerres ne stabilisent plus, les sanctions ne disciplinent plus, les institutions ne coordonnent plus, les normes ne convainquent plus.
- La résistance du social,
La transformation silencieuse majeure du XXIᵉ siècle n’est pas seulement géopolitique ou économique — elle est sociale.
Les sociétés sont plus éduquées, plus connectées, plus conscientes des injustices, mais moins intégrables dans des cadres étatiques classiques.
Les signaux faibles, retrait civique, auto-organisation fragmentée, normes informelles, réseaux transnationaux, révèlent cet état de fait.
A elle seule, la génération “Z” vient d’en faire la démonstration sur toute la planète, Maroc, Népal, Togo, México … , signal faible pas encore très puissant ,mais signifiant qu’on ne peut plus désormais les étouffer, les détruire.
Tenter de supprimer ou même disqualifier les mouvements sociaux profonds ne fonctionne plus.
Tout se sait très vite et les gouvernements en place ont beau utiliser toute la force de leur répression, oppression, dissimulation ou mensonge, le social résiste, il s’organise.
Il s’avère que les individus informés et connectés via les réseaux sociaux sont prêts à payer de leur vie, l’Iran vient d’être le lieu de ce drame.
Les puissants et les pouvoirs institués , réagissent en mettant en place, outre la répression féroce lors des accès de fièvre, une gouvernance technique en déléguant le contrôle social et politique, aux algorithmes, aux normes procédurales.
Ils déshumanisent en traitant leurs citoyens en objet d’observations, d’influence ou de manipulations, à des fins de contrôle social, et finissent par créer une société qui correspond exactement à ce qu’ Hannah Arendt (1) craignait : une société qui fonctionne sans espace public vivant où le monde commun ne se dit plus et ne s’expose plus.
Ce qui change n’est pas seulement le pouvoir, ni la guerre, ni même l’État en tant que machine, mais la façon dont les sociétés produisent, organisent, légitiment et gouvernent leurs propres dynamiques collectives.
Cette dynamique échappe aux gouvernants. Ce que Bertrand Badie appelle une “énergie sociale”(2). Cette énergie sociale que nous constatons , d’Iran à Gaza, au Népal ou au Togo.
Cette mutation ne se voit pas dans les discours sur le PIB, les guerres ou les traités. Elle se lit plutôt dans le retrait civique, l’érosion des récits unificateurs, l’émergence de réseaux sociaux agissant sans coordination étatique, l’affaiblissement de la croyance en la puissance comme agent structurant.
Mais il nous faut prendre garde :
L’autonomisation du social n’est pas forcément émancipateur car il est vulnérable aux chocs, il est instrumentalisable et il laisse les plus faibles sans défense.
Ainsi le retrait de la puissance n’est pas neutre, il expose.
L’énergie sociale ne produit pas spontanément du sens commun, non plus qu’elle n’agrège naturellement les intérêts ou ne fabrique d’avenir partagé.
Elle s’incarne en se fragmentant dans des communautés professionnelles, des territoires résilients, des réseaux affinitaires, voire identitaires, des bulles informationnelles.
Comme le théorise Karl Polanyi (3), le social se désencastre de l’économie .
Schéma d’Illustration des dynamiques du social d’après les signaux faibles et les transformations silencieuses, les dynamiques État – Société – Risque
Niveau / Dynamique | Processus initial | Chaîne de transformation | Effets sociaux et politiques |
Déconnexion État – Société | Affaiblissement de la capacité organisatrice de l’État | ⇒ Délégitimation silencieuse des récits politiques | ⇒ Retrait civique ⇒ Repli fonctionnel des acteurs |
Montée de l’énergie sociale | Paralysie des institutions globales | ⇒ Externalisation de la gestion du risque vers les individus | ⇒ Auto-organisation sociale fragmentée |
Société du risque intériorisé | Multiplication des risques systémiques (climat, économie, guerre) | ⇒ Impossibilité d’une protection collective crédible | ⇒ Intériorisation du risque par les acteurs sociaux |
Le risque est progressivement intériorisé par les individus , qui rechignent à s’en remettre au collectif public, qui leur semble ne plus les protéger suffisamment ce qui génère à la fois un replis sur soi, sur ses identités , et une résistance sociale, collective, contre les pouvoirs, les organisations imposées par les états ou toutes les organisations économiques et sociales traditionnelles.
- Les micro-transformations économiques (comportements, contrats, organisations),
Annoncée par ses signaux faibles, une nouvelle économie voit le jour, dans une temporalité courte : la dénaturation des fondamentaux de l’économie classique, libérale et néolibérale dans le même mouvement.- Les contrats remplacent la confiance; nous assistons à une explosion des clauses d’indexation, d’exception, de force majeure ou la juridicisation de relations autrefois “relationnelles” (travail, sous-traitance, partenariats).
- La financiarisation de toutes les marchandises, y compris, monnaie, terre, travail, ou l’échafaudage financier réalisé par les salles de marchés comme, par exemple, la titrisation des risques.
- La naissance du Capital Cloud, l’instauration de la féodalisation, le développement de l’uberisation qui aboutit au changement radical des relations entre facteurs de production, travail vs capital.
- La mutation silencieuse du capitalisme lui-même (hors ESG),
- Le capital devient conditionnel, pas seulement cloud ou féodal. On parle beaucoup de recul de l’ESG (à juste titre), mais ce qui se joue est autre chose. Le capital ne disparaît pas, il devient conditionnel, réversible, court-termiste. Les financements incluent de plus en plus de clauses de sortie implicites, non exposées, ni médiatisées.
- La préférence va aux projets rapides, modulables, “arrêtables”.
Ce mouvement est beaucoup plus déstabilisant que le climato-scepticisme : il réduit la capacité à financer toute transformation longue (infrastructures, formation, transitions sociales). - Le capital conditionnel n’est pas seulement économique : c’est un symptôme d’une société qui ne croit plus en sa capacité à produire du collectif durable.
- D’autres dynamiques monétaires et financières non spectaculaires sont à l’oeuvre,
- La monnaie tient… mais par résignation ou, dans le rôle de l’idiote utile, l’acceptation durable d’une inflation “ni haute ni basse”, un désintérêt croissant pour l’épargne longue ou encore la recherche de liquidité symbolique (pas forcément crypto).
- Ceux qui contrôlent les flux gagnent sans dominer ( Stratégie chinoise). En mettant la main sur la gouvernance ou la propriété des ports, normes, assurances, systèmes de paiement, standards techniques.
C’est la stratégie des puissances moyennes, de certaines entreprises mondiales, de consortiums.
L’ensemble de ses tendances, plus ou moins visibles ou interprétables , dessinent une évolution souterraine du monde , aux conséquences difficiles à anticiper, essayons.
II.2°Les conséquences des ses évolutions juste visibles ou distinguables sont innombrables
- La transformation anthropologique du travail, du temps, du risque, de structure de la population, transforment la cohésion sociale.
La encore les signaux faibles sont nombreux :- Le futur cesse d’être un horizon désirable. Ce n’est pas seulement la peur climatique ou géopolitique car les individus raisonnent de plus en plus en horizon court (1–2 ans), ils perçoivent le futur comme imposé, non choisi. Et il ne les fait pas rêver.
- Le temps social explose par la mise en place du télétravail partiel, de l’automatisation des tâches et du travail asynchrone. Les rythmes se désynchronisent, travail, apprentissage, loisirs. Quand travaillez-vous et quand êtes-vous en loisir ?
- Le jugement humain n’est plus une valeur sûre, il subit une dévaluation silencieuse. L’IA ne remplace pas seulement les métiers, elle déplace le seuil de crédibilité, elle déstructure les processus de travail. Les décisions humaines doivent désormais être “justifiées face à la machine”.
- Le premier constat de ce mouvement est le retrait. Politiquement et socialement, il se manifeste par l’abstention silencieuse, le désengagement associatif, l’évitement des conflits plutôt que la radicalisation.
- Dans la réalité des individus adultes, les marqueurs du bien être social du couple et de la famille sont atteints, le désir d’enfant s’amoindrit, l’âge du mariage ou de la mise en couple stable recule, le sentiment de déclassement envahit les classes moyennes. Au même moment se développe le primat de l’individu.
- Nous créons, dans nos société dites développées, une société de l’héritage, ou la position du compte bancaire de ses parents, conditionne plus sa position sociale, et par exemple son accession à la propriété, aux études, que sa réussite professionnelle et son mérite, qui repose sur ses revenus. Quelles conséquences cela aura t’il sur nos sociétés, révolution sociale , paupérisation, polarisation ?
- Enfin, nous constatons l’augmentation de la mortalité infantile dans de nombreux pays développés. Les démographes tiennent cet indicateur comme extrêmement significatif de l’état social et du bien-être ou vivre d’une société.
Il ne faut donc pas s’étonner de ces évolutions, notamment celle de la baisse drastique de la fécondité qui implique un vieillissement de la population.
Même si nous avons de bonnes nouvelles avec l’augmentation très importante du niveau d’éducation des hommes et des femmes qui ne sera pas sans conséquences, les repères traditionnels s’effacent.
Aurons nous un peuple de juristes alors qu’il nous faudrait peut être un peuple d’ingénieurs ?
La démographie est la plus importante des Transformations silencieuses.
- Aboutissement de ce charivari : La recomposition cognitive des sociétés, le rapport à la vérité, au futur, à l’effort change.
Les questions morales et éthiques deviennent pour chacun d’entre nous une remise en cause :
- Qui croire ? Nous assistons à la mise en doute du fait scientifique et du rationnel. Les vérités alternatives laissent entière la question : quelle vérité faut-il croire ?
Alors bien souvent nous nous soumettons à nos biais cognitifs et sociaux, ou asservissons notre entendement aux algorithmes. - Quel futur prévisible ou projeté ? En tous cas, il n’est plus désirable. La peur de mourir, de s’affaiblir, d’être aliéné, dans des crises inéluctables, nous tenaille.
- Pourquoi faire un effort, pourquoi me sacrifier ? L’Isolation sociale grandissante, des plus jeunes aux plus âgés conduit à ce refus, renforcé par l’appauvrissement des liens familiaux et sociaux, ou encore par l’altération de l’empathie inconditionnelle.
- Qui croire ? Nous assistons à la mise en doute du fait scientifique et du rationnel. Les vérités alternatives laissent entière la question : quelle vérité faut-il croire ?
L’illusion du multivers, de la satisfaction onanique des pulsions humaines, dont la sexualité n’est qu’un des nombreux aspects, nous conduisent vers un monde virtuel, qui déshumanise, fait perdre contact avec la réalité.
Nous subissons une inflation cognitive sans limites, des informations, des expériences offertes… qui nous déstabilise.
Les philosophies de vie du repliement sur soi se déploient, sur l’identitaire ou plutôt sur l’affiliation obligée.
De façon mécanique le bien commun, comme préférable, désirable, vu comme un objectif communautaire, disparaît.
III° Essais de prospective générale 2026-2030.
Essayons une prospective à partir de nos réflexions pour les années à venir jusqu’en 2030
2026 — L’année de la révélation des transformations silencieuses, l’âge d’Hannah Arendt,
Réchauffement : + 1,4° et Fr + 1,5°
- Les crises sont là, mais aucune ne fait rupture, trop tôt pour le climat par exemple.
- Les États parlent fort, mais agissent peu, ou de façon désordonnée.
- Les sociétés ne protestent pas : elles s’ajustent, subissent ou résistent mollement.
- L’abandon des communs et la soumission à l’autorité se généralisent.
Les citoyens comprennent confusément que personne ne “reprendra le contrôle”.
2027 — L’adaptation devient la norme, toujours Arendt.
- Les entreprises raccourcissent leurs horizons.
- Les individus arbitrent en mode survie rationnelle.
- Les jeunes entrent sur le marché du travail sans promesse.
Les mots changent : on ne parle plus de progrès, ni de transition, mais de tenue, de résistance après la résilience, de gestion.
2028 — L’État assure, mais n’entraîne plus, l’âge de Karl Polanyi
- Budgets d’urgence permanents.
- Droit de plus en plus procédural.
- Gouvernance par indicateurs se généralise.
- S’installe le refus de la marchandisation totale de la monnaie, de la terre, du travail.
L’État devient un amortisseur, pas un architecte. Les sociétés continuent à fonctionner malgré lui, pas grâce à lui. Le social s’autonomise de l’économie.
2029 — Le paradoxe , l’âge de Badie.
La guerre existe toujours, la puissance s’exhibe. Mais l’ordre mondial ne se recompose pas. En revanche : des réseaux tiennent, des territoires s’organisent, des normes informelles s’imposent.
Le monde est stable sans être ordonné, les puissants se sont épuisés, la Chine triomphe sans être hégémonique.
2030 — Le basculement anthropologique, ou l’année du sursaut ? Réchauffement + 1,7° et Fr > + 1,8° ou > 2°
On ne croit plus, ni aux grandes institutions, ni aux grands récits, ni aux grandes ruptures.
Mais on croit encore, à la compétence, à la proximité, à la fonctionnalité.
Le monde n’a pas sombré. Il a cessé de promettre, il s’est réorganisé autour de 2 pôles forts , les US, la Chine.
C’est du moins ce que veulent nous faire croire les US aujourd’hui, qu’en sera t-il ?
IV° Conclusion
Ce texte n’avait pas pour ambition de prédire l’avenir, encore moins de dresser un catalogue de crises. Il s’agissait plutôt de rendre visibles les tendances analysables et les transformations silencieuses, les plus invisibles, celles qui ne s’expriment ni par des ruptures spectaculaires ni par des événements isolés, et structurent pourtant profondément le monde qui vient.
- La fin des évidences de la puissance
La première transformation est celle de l’ordre international lui-même.
Comme l’a montré Bertrand Badie, la puissance — militaire, économique, stratégique — ne constitue plus un principe organisateur suffisant du monde. Elle subsiste, mais elle ne produit plus d’ordre, seulement de la contrainte, de la sidération ou du chaos.
L’effondrement progressif du multilatéralisme, la normalisation de la loi du plus fort, la fragmentation des normes et la multiplication des stratégies transactionnelles ne sont pas des accidents. Ils signalent une mutation plus profonde :
le passage d’un monde structuré par des équilibres de puissance à un monde traversé par des vulnérabilités sociales, écologiques et politiques que la puissance ne sait plus traiter. Un monde réellement multipolaire dans l’espace physique et l’espace cognitif.
Dans ce contexte, la conflictualité se déplace : elle n’oppose plus seulement des États, mais des sociétés fragilisées à des institutions incapables de les protéger durablement.
- Climat, social et politique : la convergence des crises
La crise climatique agit comme un révélateur et un accélérateur.
Elle transforme à son tour l’accès aux ressources, à l’espace, à l’assurabilité, à la sécurité — autant de formes nouvelles.
Elle révèle la fragilité de la croissance sans limites et la fragilité des ressources, énergie, biodiversité, écosystème et accélère les transformations du monde politique, économique et social.
Nous avons fait souvent le choix de la performance ou détriment de la robustesse, nous allons devoir devenir plus robuste que performant sur le cours terme.
La crise sociale et politique détruit la démocratie, pousse aux autoritarismes.
Là encore, le risque n’est pas seulement environnemental ou économique, mais il est social et politique :
- Territoires rendus inhabitables, par la pollution ou le climat.
- Pénuries intermittentes, aléatoires mais généralisées( matières premières, nourriture ).
- Populations déplacées, submersion, famines, guerres…
- Protections sociales amoindries et différenciées par individu ou groupe d’individus,
- Inégalités de capacités à lutter pour accéder à une forme de résilience ou de robustesse.
Le climat ne produit pas mécaniquement des conflits ; il exacerbe des sociétés déjà fragilisées par la conditionnalité généralisée.
- Le capital conditionnel : la grande transformation silencieuse du social
Yanis Varoufakis(4) avait déjà annoncé les nouvelles formes du capital, il parlait alors de capital Cloud et de féodalité du capitalisme moderne, dominé par les géants de la tech qui “asservissent” les travailleurs devenus indépendants mais serfs, par le miracle du fonctionnement même des outils du capital Cloud.
Il constate que les règles classiques du capital économique ont changé, il est plus volatile, plus court-termiste, sans cesse conditionné aux changements erratiques du monde, aux analyses algorithmiques, aux risques physiques et transitionnels brutaux.
Cet état de l’économie réelle impacte directement la société et le social.
Le capital conditionnel constitue sans doute la transformation la plus décisive et la moins visible dans le monde social et économique, de la période actuelle. La fréquence, le montant et la récence sont les critères d’évaluation du risque.
Il désigne le passage d’un monde où les droits, les protections et la reconnaissance formaient un socle relativement stable, à un monde où l’accès à l’existence sociale devient réversible, probabilisable, évaluable en continu.
Ce phénomène traverse le travail et l’employabilité, la protection sociale, les droits civiques et juridiques, la reconnaissance symbolique, l’accès aux ressources environnementales.
Le social cesse d’être un amortisseur ; il devient une variable d’ajustement. Cette conditionnalité produit une insécurité diffuse, rarement nommée, mais profondément structurante : une insécurité ontologique, c’est-à-dire qui participe au fondement.
- Les raisons d’espérer.
La seule raison d’espérer c’est nous, nous qui sommes en situation de comprendre ce monde , son état, les positions de pouvoir, les enjeux. Et nous qui sommes capables de décider d’un autre avenir, de reprendre la main, sur la conditionnalité, l’algorithmique, les passions tristes.
Nous pouvons commencer par en parler, retisser nos liens, avoir des projets communs, construire un autre avenir et ne pas nous laisser glisser vers le plus probable.
Sans notre espérance il n’y a que le prévu qui arrive. Espérer c’est penser qu’il y a un interstice, quelque chose que Sophie Nordmann(5) a appelé “la brèche du peut-être ou la brèche du possible”. Celle qui advient au-delà du prévu. Cette brèche est celle qui fonde notre espérance, notre expérience humaine nous a prouvé qu’elle existe toujours.
Enfin n’oublions pas que c’est une empathie véritable, celle qui n’est pas la simple reconnaissance de son semblable, qui a toujours sauvé l’humanité. Notre espèce n’aurait jamais survécu sans cette considération mutuelle, trouvée dans le visage de l’autre, dans l’élan collectif vers l’espoir.
Nous allons trouver dans cette ressource individuelle, la force de vivre ensemble et de nous réconcilier avec le monde vivant et non vivant.
C’est la condition de notre survie.
Paul de l’Isle – Février 2026
PS : Il s’agit d’un article, il pourrait être repris point par point , pour fournir des références, des analyses plus poussées dont il ne donne que des conclusions intermédiaires.
Références et liens utiles :
Auteurs cités :
(1) Hannah Arendt : Les Origines du totalitarisme (The Origins of Totalitarianism), 3 volumes (Antisemitism, Imperialism, Totalitarianism), 1951
(2) Bertrand Badie « Par delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale » Odile Jacob, 2025
(3) Karl Polanyi : La Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983. (Texte original en Anglais en 1944)
(4) Yanis Varoufakis : Technofeudalism: what killed capitalism, The Bodley Head, 2023 (traduit en français : Les nouveaux serfs de l’économie, Les Liens qui libèrent, 11 septembre 2024 (ISBN 979-10-209-2418-6).
(5) Sophie Nordmann , https://www.youtube.com/watch?v=6ZKGWEqiquo , lors d’une conférence récente pour « Le Mans Philo : Espérer, malgré tout ? »
Pour le reste il faut lire :
- Les rapports du GIEC, pour l’aspect climatique. https://www.ecologie.gouv.fr/actualites/publication-du-6e-rapport-synthese-du-giec
- Les articles de presse, ou écouter les podcasts des influenceurs, pour suivre l’état des sociétés, des orientations individuelles ou des groupes sociaux et humains.
- Les articles et podcasts sur la géopolitique.
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